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l'Arpenteur de pages

[roman] Maleficium : 7 pécheurs et 1 femme

2 Novembre 2012 , Rédigé par Vance Publié dans #la Voie des livres, #Surnaturel

Maleficium-00.jpg

 

L'Eucharistie n'est-elle pas une sorte d'appât camouflant l'hameçon du salut, par lequel le Christ attire le fretin égaré et le ramène dans l'épuisette divine ?

Encore une fois, l’Opération « Masse Critique » de Babelio a été l’occasion rêvée pour me frotter à d’autres livres que ceux que je fréquente habituellement. Mais aussi de retrouver le goût de la belle langue, celle qui induit les visions les plus exotiques et surréalistes, donc les plus persistantes…

Une extraction modeste, après tout, se camoufle plus aisément qu’une peau ravagée…

Martine Desjardins est une journaliste littéraire déjà connue dans son cercle, lauréate de plusieurs prix dans la Belle Province. Elle semble porter à la Langue française une affection prononcée, une passion communicante qui la pousse fiévreusement à en user avec élégance mais sans parcimonie, allongeant ses phrases par de multiples propositions constamment enrichies d’adjectifs et de compléments, qui font l’effet d’une surabondance déroutante, vertigineuse mais, grâce à une excellente maîtrise du récit à la première personne, jamais écœurante. Il y a pourtant de quoi s’étourdir devant ces paragraphes ornés, s’enivrer jusqu’à la nausée par ces jeux de langue aux tournures volontairement désuètes mais si chantantes, se perdre au long des multiples niveaux de compréhension, se lasser des symboles et allusions ou refuser de se complaire dans les allitérations.

Comment vous décrirai-je cette voix ? Elle était susurrante, suspicieuse, avec des inflexions sinistres qui me firent l'associer à un sifflement de serpent.

Maleficium ressemblait dans sa présentation à un lointain avatar d’Hyperion, le chef d’œuvre de Simmons qui narrait l’odyssée de pèlerins racontant leur histoire dans un style chaque fois différent. Sauf qu’au lieu des mondes extraterrestres et de l’infini cosmique, on était plongé dans les arcanes de récits de voyages dans les colonies avec leur lot de merveilleux et de tentations, et sous le couvert de la rigueur liée à la confession. L’éditeur tentait le lecteur aguerri en lui suggérant qu’il tenait entre les mains un de ces livres interdits, voué aux gémonies par l’intelligentsia chrétienne, de ceux dont on a brûlé tous les exemplaires en raison d’un contenu foncièrement déviant, hétérodoxe voire satanique. Pas de ces grimoires emplis de sortilèges, ni de ces incunables rédigés par une plume magique, mais un recueil de témoignages sentant le soufre car remettant en cause, sous le couvert d’une plume subtile, les piliers de l’Eglise.

Ce qui salit les mains ne salit-il pas aussi l’esprit ?

Ici, des hommes qui n’ont (à première vue) rien d’autre en commun que d’être cultivés et issus d’une classe aisée de la société (leurs récits sont trop bien présentés, trop distingués pour être engendrés par des incultes), vont être confrontés tour à tour aux charmes d’un être hors normes, une femme qui les fera tous succomber et les punira par là où ils ont péché. Chacun de nos voyageurs malchanceux ( ?) sera soumis aux stimulations les plus aiguës de l’un de leurs sens, expérimenteront une forme de nirvana qu’ils regretteront amèrement. Dès lors, n’étant plus que l’ombre de ce qu’ils espéraient être, parias d’une société dont ils représentaient des figures de proue, ils viennent confier leur désarroi, avant de mettre notre curé récipiendaire de leurs confessions en garde contre cette créature forcément démoniaque qui rôderait dans la paroisse…

Il n'y a de noblesse que dans l'adversité ; le reste du temps, l'homme est trop content d'être égoïste - heureusement d'ailleurs pour les marchands de mon espèce..

Une langue somptueuse, des récits tous à la première personne, des images puisant dans l’imaginaire des contes des Mille et Une Nuits mais aussi des grands explorateurs et des auteurs de littérature fantastique, tout concourait à entretenir une atmosphère particulièrement oppressante, d’autant qu’un certain suspense prenait corps progressivement (la femme maléfique, celle parée de tous les maux par nos pécheurs, serait sur le point de s’en prendre au prêtre). Or, la répétition du principe (après tout, chacune des confessions est à l’image de la précédente et leur structure est invariablement similaire) peut susciter l’ennui, et on n‘est pas loin d’y succomber. Heureusement, le finale arrive vite, avec des révélations qui font complètement basculer l’orientation même de l’ouvrage (de textes précieux, effleurant le merveilleux des contes orientaux au travers des vestiges d’anciens mythes et légendes, on sombre dans une horreur contemporaine, celle des plus bas instincts humains) et permettent de ne pas vraiment ronger son frein. La chute, quoique frappant l’imagination, n’est cependant pas le point fort de l’ouvrage, articulée un peu artificiellement – mais elle a surtout le don de nous interroger sur les motivations qui peuvent pousser des hommes à tant de bassesses.

Le parapluie, comme son antithèse la douche, est un confort égoïste que nul ne devrait avoir à partager.

Attention aussi à ne pas succomber trop facilement aux qualificatifs du résumé de 4e de couverture : le livre n’a rien de scandaleux, et n’est pas à proprement parler « érotique », même s’il aborde certains plaisirs coupables – toutefois, avec une telle virtuosité de langage, tant de métaphores exquises qu’on en oublie presque la nature libidineuse.

Moins un grand texte fantastique qu’un livre surprenant doté d’un style raffiné dont la méticulosité étouffe parfois le propos, et dont les images enchanteresses réveillent l’imaginaire.

 

 

Ma note (sur 5) :

3,8

 

 Maleficium

 

 Maleficium-01.jpg

Auteur

Martine Desjardins

Nature

Roman

Format

20x14cm , broché

Editeur

Phébus (2012)

Collection

Littérature française

Edition originale

Editions Alto, Québec 2009

Genre

Confessions fantastiques

Traducteur

 

Pages

167

 

 

Résumé : Dans son confessionnal, un prêtre québécois entend les témoignages de sept pécheurs qui ont succombé aux charmes d’une femme étrange qui leur a laissé autant de souvenirs impérissables que de marques de leur vilenie. Aux confins d’un Orient encore mystérieux et exotique, en quête des grands mystères de l’Humanité, ces hommes ont trouvé l’illumination et la damnation…

 

Incipit : Deux années se sont écoulées depuis ma dernière confession. A cette époque, mon visage était encore intact et je ne portais pas cette prothèse de cuir qui me tient lieu de nez. Je sais, mon père, que nous devons accepter les épreuves que le ciel nous envoie, mais ne je peux m’empêche de nourrir une âpre rancœur contre mon infirmité. Vous comprendrez pourquoi si je vous dis que j’étais acheteur d’épices pour un important négociant de Bombay et que, privé de mon odorat, j’ai dû abandonner ce métier.

 

 

 

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