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l'Arpenteur de pages

[roman] In Memoriam N.K. : enquête sur le cinéaste ultime

16 Juin 2012 , Rédigé par Vance Publié dans #la Voie des livres

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3/5 

 

Il est des livres qui n’existent que pour changer notre vie. Ils nous attendent, sentinelles postées sur des étagères, prêts à entrer en action dès qu’ils se trouveront entre nos mains. De véritables bombes invisibles : ils s’infiltrent en douceur, prennent d’assaut notre cerveau, pénètrent par effraction, nous contaminent de l’intérieur.


L’opération « Masse Critique » de Babelio est toujours pour moi une invitation au voyage. Certes, je pourrais me contenter de piocher dans les ouvrages dont la présentation signifie automatiquement son appartenance au genre que j’affectionne par-dessus-tout (la SF, pour ceux qui ne suivent pas), mais je préfère sélectionner en fonction des thèmes et me laisse volontiers séduire par des polars un peu glauques, des romances inattendues ou des Objets Livresques Non Identifiés. En général, la surprise et le pittoresque parviennent à compenser la qualité parfois moyenne du texte : ce n’est donc pas souvent de la grande littérature, mais c’est toujours un plaisir.


S’appliquer quelques gouttes [de parfum] chaque jour sur la peau, c’est offrir une part de son propre univers, intime, secret, aux autres.


In Memoriam N.K. m’avait immédiatement séduit par son univers centré sur une enquête sur le monde du cinéma, et plus particulièrement sur un réalisateur aussi incontournable que mystérieux, aussi tyrannique que génial : 5 films en tout et pour tout sur l’ensemble de sa carrière, 5 œuvres majeures, unanimement reconnus par la critique et diversement appréciés par les spectateurs. Assez vite, l’apprenti cinéphile que je suis établit très vite des ponts entre ce Nicodemus Krapstick et quelques figures tutélaires du VIIe Art : on n’a aucun mal à y voir un avatar littéraire de Stanley Kubrick, mais en plus ambigu encore, plus proche de Terence Malick dans sa méticulosité maniaque et la rareté de sa filmographie.


Un Krapstick encore plus secret que ses deux modèles et dont l’annonce de la mort coïncide avec celle de la sortie d’un 6e film, inattendu, inespéré, sur lequel rien n’a filtré, à peine quelques membres d’un casting incongru (un des plus grands scénaristes du siècle et deux acteurs trop lisses ou trop mondains pour correspondre à l’œuvre du cinéaste). Tom Cross, critique de cinéma dévoué tout entier à Krapstick, dont chaque rêve reprend des séquences entières de ses films, se lance alors dans une quête désespérée sur cet ultime métrage, piochant parmi les rares indices, les photos, les témoignages et un trailer lentement distillés par la société de production. Là encore, difficile de ne pas établir un rapprochement avec Eyes Wide Shut.

 

Tout ce qui fait l’idéal masculin est réuni en Cavendish et Arbogast : beauté insupportable, richesse insolente, décontraction provocante.


Le livre ne se lit pas vraiment aisément. Dominique Legrand est un passionné, et on voit à sa bibliographie qu’il n’en est pas à son coup d’essai, surtout en ce qui concerne le cinéma (il est l’auteur d’ouvrages sur Brian De Palma et David Fincher et a cité Polanski et Kubrick – tiens, tiens – dans ses remerciements en fin de volume). Son style est lourd, enrichi régulièrement de nombreux adjectifs qui confèrent à ses phrases une atmosphère chargée de sous-entendus, à la fois précieuse et un peu désuète, tout à fait en accord avec un Londres invisible et mythique qui transparaîtrait sous les pas du personnage principal. Celui-ci est également le narrateur de sa propre enquête et ses souvenirs enfiévrés, ses références constantes au cinéma de Krapstick viennent bousculer la trame de ses recherches (qui n’aboutissent le plus souvent qu’à des désillusions). Aucun chapitre ne vient aérer l’intrigue qui devient confuse et finit par se déliter au profit du portrait de cet artiste hors normes dont les films sont définitivement entrés dans le panthéon du VIIe Art.

 

Depuis que j’exerce ce métier de critique de cinéma, je vis en continu dans le mensonge. Je vole quelques minutes par jour à des gens dont la profession est d’alimenter notre inconscient.


L’ouvrage est toutefois agréable à parcourir, les éditions Bruit Blanc ayant donné naissance à un objet bien fini, à la couverture très « classe » et à la mise en page élégante sur un papier de bon aloi. Quelques coquilles viennent entacher cette bonne  impression (deux ou trois fautes d’accord, une conjugaison hasardeuse) mais ça reste au-dessus des critères actuels.


Nous n’aimons pas être mis en face de notre propre décomposition.


Je regrette surtout cette fin ponctuée par des happenings visant à désorienter le lecteur mais laissant une désagréable impression d’inachevé. D’autant qu’on sentait que l’auteur avait tendance à se répéter, notamment dans les interrogations de son personnage, autant de leitmotivs lancinants finissant par agacer. Le meilleur reste l’exploration de cette filmographie et la description souvent brillante de scènes symboliques : on a ainsi droit à l’insertion du carnet de notes d’un explorateur, héros du premier film, et celle d’un extrait de scénario dans le corps du texte.


Comment peut-on passer des années à créer une chose, à l’édifier de toutes ses forces, avec l’objectif permanent de la supprimer tôt ou tard ?

Un essai assez ambitieux, quoique (à mon sens) pas totalement abouti. La lecture valait largement le coup et je remercie à la fois l’auteur et Babelio pour m’avoir permis de le faire dans ces conditions.


In Memoriam N.K. 



 

 In memoriam N.K.

Auteur

Dominique Legrand

Nature

Roman

Format

20x12cm

Editeur

Bruit Blanc (2011)

Collection

 

Edition originale

 

Genre

Enquête cinéphile

Traducteur

 

Pages

205

 

Résumé : Nicodemus Krapstick est mort. L’immense et énigmatique cinéaste emporte avec lui les secrets qui ont constitué sa vie et surtout le contenu de son dernier film, que personne n’a encore vu. Tom Cross, critique cinéma né dans le Minnesota, qui a consacré sa vie entière à ce réalisateur de génie, s’envole alors pour Londres dans l’espoir d’en apprendre davantage sur lui et sur son œuvre. Mais une terrible chape de silence empêche les rares contacts qu’il approche de lui faire les révélations attendues et, dans son enquête désespérée sur cet individu exceptionnel, Tom cherchera la raison d’être de cette passion qui l’a animé  sa vie entière. 

 

 

 

 

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