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l'Arpenteur de pages

[roman] Délivrance : l’homme des villes face à la Nature

23 Juin 2013 , Rédigé par Vance Publié dans #la Voie des livres, #Roman, #Cinéma

 

À ce qu’il paraît, […], c’est le genre de fantaisie qui prend les pères de famille de temps à autre. Mais la plupart se croisent les bras en attendant simplement que ça leur passe.

J’ai légèrement hésité lorsque je choisis Délivrance sur la liste des propositions pour le dernier Masse critique organisé par Babelio : les ouvrages de SF au résumé stimulant étaient rares, et le roman de Dickey avait tout de même inspiré un film célèbre de John Boorman, dont mon petit frère me rappelait l’an dernier combien le duel banjo/guitare l’avait marqué. Associer la lecture et le cinéma, ça n’était pas pour me déplaire.

Dont acte.

Delivrance-02.jpg

Les éditions Gallmeister proposent un bel ouvrage aux pages très agréables, à la présentation sobre et élégante montrant dans une étroite fenêtre le gros plan d’un joueur de banjo, photo reprise sur les faces intérieures de la couverture. L’histoire m’étant connue, le tout était de savoir quelle part du roman avait été utilisée par le réalisateur d’Excalibur. Très vite, je me rendis compte que le film s’est appliqué à coller au mieux à l’œuvre.

La vie qu'on a est si merdique et si compliquée que ça ne me dérangerait pas qu'elle se réduise très vite à la simple survie de ceux qui sont prêts à survivre.

Délivrance m’a happé, comme la rivière, terriblement belle, a happé Ed, le narrateur, et ses trois compagnons fraîchement débarqués de la ville pour aller se frotter à la Nature l’espace d’un long week-end. C’est venu insidieusement, malgré moi, mes appréhensions, mon rejet primal de toute littérature non imaginaire.

Ca a commencé par le style. J’ignore dans quelle mesure la version originale a été respectée, mais je dois avouer avoir été d’abord séduit, enchanté même, puis conquis quoique parfois légèrement irrité par l’écriture lourde de sens de Dickey. De fait, ça faisait bien longtemps que je ne m’étais pas frotté à une œuvre de cet acabit, à des phrases aussi riches : l’accumulation des comics, quelques polars efficaces au rythme sec et deux ou trois romans de fantasy éthérée m’avaient déshabitué à ce que la langue peut proposer de plus éblouissant et d’équivoque, pour peu qu’on sache manier les mots et les images. L’auteur joue avec les perceptions, les stimule et les gonfle au moyen d’un recours systématique à la métaphore, multipliant les propositions juxtaposées, quitte à friser par moments une redondance plus ou moins calculée ; ses descriptions n’ont rien de tableaux fixes et sans enjeux autres que celui de poser l’action et d’illustrer, mais elles contribuent à envelopper le lecteur dans un tourbillon de stimuli sensoriels, insufflant la vie (une vie brouillonne, désordonnée et brute) à ses paysages sauvages comme à ses personnages atypiques.

Délivrance bouillonne de sens. Ses anaphores agressent le lecteur, l’accrochent pour mieux lui révéler la puissance de ses visions, les énergies inconcevables parcourant la parcelle d’univers arpentée par les protagonistes de ce quasi huis-clos en plein air, ses prosopopées inondent l’esprit de signifiants absolus comme autant de repères lexicaux annonçant l’irruption d’émotions ataviques. 

Ce qui fait la différence, c'est la puissance de ton imagination et la question de savoir si oui ou non, au plus profond de toi, tu veux vraiment - vraiment - prendre une part active dans ton imaginaire ; de savoir si oui ou non tu es à la hauteur de ce que tu as imaginé.

En cinq chapitres assez longs, au tempo grandissant (l’intensité graduelle s’accompagne d’une accélération haletante), on se retrouve abasourdis par la tension permanente entourant la survie de nos citadins empêtrés dans leurs pâles certitudes : ce n’est ni le plus fort, ni le plus malin, ni le plus ingénieux ou le plus raisonnable qui tirera (presque) tout le monde d’affaire, mais celui qui saura, à un moment propice, entrer le mieux en connexion avec les règles particulières de ce lieu voué au néant (la rivière sur laquelle ils engagent leur canoë est destinée à être engloutie par les eaux d’un barrage en construction). Délivrance réussit l’inattendu : me fasciner, m’époustoufler par moments, annihilant les séquelles des rares souvenirs qui me restaient du film – que j’ai pourtant diablement envie de revisionner !

La rivière et tous les souvenirs qui y étaient reliés en vinrent à m'appartenir en propre, comme jamais rien ne m'avait appartenu dans tout le reste de ma vie. Elle ne coulait désormais que dans ma tête, mais elle y coulait d'une manière qui semblait immortelle. Je la sentais - je la sens - en différents endroit de mon corps. D'une manière assez bizarre, cela me ravit qu'elle ait cessé d'exister et qu'elle soit mienne. En moi elle vit encore et elle continuera à vivre, verte, rocheuse, profonde, rapide, lente et d'une splendeur surpassant toute réalité, jusqu'à ce que je meure. J'y avais un ami. Il était mort pour moi, d'une certaine façon. J'y avais un ennemi.

 

Un roman rare, un style d’une brutale élégance. A lire absolument.


 

Ma note (sur 5) :

4,5

 


 

 Delivrance 01

Titre original

Deliverance

Auteurs

James Dickey  

Format

14x20 cm, broché

Editeur

Gallmeister 2013

Collection

Nature Writing

Edition originale

James Dickey 1970

Genre

Aventure initiatique

Illustrateur

 

Traducteur

Jacques Mailhos

   

Pages

275

 

 

Synopsis : Avant que la rivière reliant la petite ville d'Oree à celle d'Aintry ne disparaisse sous un immense lac artificiel, quatre trentenaires décident de s'offrir une virée en canoë pour tromper l'ennui de leur vie citadine. Gagnés par l’enthousiasme du charismatique Lewis et bien que peu expérimentés, Bobby, Ed et Drew se laissent emporter au gré du courant et des rapides, au cœur des paysages somptueux de Géorgie. Mais la nature sauvage est un cadre où la bestialité des hommes se réveille. Une mauvaise rencontre et l'expédition se transforme en cauchemar : les quatre amis comprennent vite qu'ils ont pénétré dans un monde où les lois n’ont pas cours. Dès lors, une seule règle demeure : survivre.

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