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l'Arpenteur de pages

[roman] Chronique des rivages de l’ouest, tome 1 : Dons

7 Décembre 2011 , Rédigé par Vance Publié dans #la Voie des livres

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3,5/5 

 

Dans la série des livres que j’ai lus et commentés pour l’opération « Masse critique » de Babelio, celui-ci se distingue parce qu’il s’inscrit dans le cadre d’une opération spéciale Littératures de l’imaginaire. Après l’intriguant Canisse, j’ai pris le parti de me frotter à nouveau à Le Guin. Mon histoire avec cet auteur majeur de la SF (très nombreux prix Hugo et Nebula, notamment pour les Dépossédés et la Main gauche de la nuit) a connu des fortunes diverses : si j’ai vraiment beaucoup aimé l’ambiance nostalgique et féerique de Terremer, j’ai eu nettement plus de mal avec la Main gauche de la nuit que j’ai dû mettre de côté, décontenancé par des premiers chapitres languissants.


Le premier tome de cette saga qui s’inscrit plutôt dans la lignée de Terremer était l’occasion pour moi de redorer mon blason auprès de cette grande auteure (que ce féminin est laid tout de même !), sans doute l’écrivain de SF le plus étudié dans les milieux universitaires américains (après Philip K. Dick peut-être). 


Le coin du C.L.A.P. : C’est un roman de 219 pages, qui se lit finalement vite grâce à une mise en page aérée et des chapitres denses, malgré un rythme lent. Jolie couverture légèrement glacée, un papier de bonne qualité : un bel objet. Pas de séance ciné pour lui malheureusement, mais j’ai pu le terminer en attendant qu’un garagiste me pose des pneus neige en prévision de la rigueur hivernale.  


p.104, §2 : Le visage de ma mère. La petite opale qu’elle portait à une chaîne d’argent. Chacune de ces visions me causa une douleur cruelle mais de chacune je m’imprégnai car tous ces brefs élancements, quoique innombrables, étaient plus faciles à supporter que la seule et immense souffrance de comprendre que je ne devais plus rien voir, que je devais fermer les yeux, que je devais être aveugle.

 

Dons se laisse porter par le rythme lent d’une chronique, attachée aux détails, parfois insignifiants mais si importants pour l’enrichissement de l’univers décrit, à ces petits riens qui peuplent une vie. La majeure partie du récit est linéaire : Orrec raconte son enfance et son adolescence dans ces Entre-Terres fortement agraires et, du coup, moyennâgeuses. Seul le premier chapitre, qui se situe peu de temps avant la conclusion de ce roman, sort de cette ligne : par l’irruption dans leur domaine d’un sympathique brigand venu des cités populeuses des Basses-Terres, le lecteur a la possibilité d’embrasser très vite, et aisément, l’essentiel de ce qui constitue l’équilibre géopolitique dans ces régions sises à mi-chemin de la mer et des montagnes où vivent des clans recherchant une forme de stabilité au travers de la perpétuation du don (ce qui les pousse à éviter le formariage et à privilégier les liaisons consanguines). Le voleur pose des questions auxquelles Orrec et son amie de toujours Gry répondent franchement. On apprend surtout ce qui fascine les gens des autres territoires : ces pouvoirs mystérieux qui se transmettent de père en fils, ou de mère en fille. Dans la famille de Gry, ainsi, certains ont le don de parler aux animaux, de les entendre aussi (ce qui leur permet d’en rameuter parfois pour les chasses organisées par d’autres chefs de clan). D’autres brantors savent mettre le feu à ce qu’ils voient, briser les membres ou les volontés à distance (d’un mot, d’un geste, d’un regard), ou encore susciter une lame. Canoc, lui, est le descendant de Caddard l’Aveugle qui possédait le don de destruction. Orrec, le fils de Canoc, attend de pouvoir le maîtriser. Mais, alors qu’il atteint ses 15 ans, le don ne s’est pas manifesté, et son père s’impatiente. Tandis que Melle, sa mère, enlevée au cours d’un raid dans une cité du Sud, lui couche par écrit tous les contes et chants de sa jeunesse…


p. 19, §21 : Ainsi, je vis ce récit et il vit en moi. C’est le meilleur moyen que je connaisse de tromper la mort. Elle croit mettre un terme aux contes, sans comprendre qu’ils puissent lui survivre, quand en elle ils s’achèvent.

 

Une fois qu’on a passé les trois premiers chapitres, alors qu’on souhaiterait accélérer le mouvement, on s’aperçoit qu’on est happé par ce monde décrit avec tant de méticulosité et de poésie, dans une langue d’une rare élégance tout en privilégiant l’intelligibilité. Dons est peut-être destiné à un public plus jeune (il est vrai que Le Guin avait délaissé la pure SF dans les années 80, pour se consacrer à une fantasy plus juvénile) mais il n’en garde pas moins un fort pouvoir de fascination. Pourtant, le monde dans lequel évoluent Gry et Orrec est loin d’être glamour : les ressources sont faibles, on y cultive et élève ce que produit la nature, on entretient les liens avec les domaines voisins tout en renforçant les barrières et défenses – car les incursions, les pillages, s’ils sont peu nombreux, existent toujours, et certaines inimitiés entre clans font redouter aux paysans et aux serfs (qui ne possèdent, eux, aucun don) de terribles ravages. On est loin de  l’heroic fantasy haute en couleurs : pas de monstres, pas de chevaliers en armure. Néanmoins, les valeurs sont les mêmes (on insiste sur les responsabilités qui accompagnent l’usage, voire la seule possession d’un pouvoir), et on s’éprend du caractère de la jeune et indépendante Gry, de la quiétude polie de la douce Melle, de la force tranquille de Canoc tout en passant par de nombreux états d’âme à propos de ceux d’Orrec, successivement fils obéissant et respectueux puis farouche et revêche. Et, au travers de ces souvenirs magnifiquement mis par écrit, transpirent une vraie adoration des délicates merveilles naturelles (ces petites cascades cristallines, ces landes brumeuses, ces chevaux tous dépeints avec un luxe inouï de détails) ainsi qu’un profond respect envers le pouvoir des mots – qui s’avère aussi créatif ou destructeur que la magie des brantors.


p. 56, §4 : Quand je le sus par cœur, je le relus et le relus encore. Je chérissais les mots écrits non seulement pour l’histoire qu‘ils racontaient mais pour ce que je voyais de dissimulé en eux : toutes les autres histoires. Celles de ma mère. Et celles que nul n’avait encore contées. 

 

Les choix d’Orrec surprennent rarement : il s’agit avant tout d’un récit d’initiation avec ses passages obligés. Mais on évacue la frustration de l’absence de réelle surprise car on prend un plaisir étonnant à lire le récit de ses années d’adolescent.


Vivement la suite.

 


 

Dons.gifAnnals of the Western Shore : Gifts


Un roman d’Ursula K. Le Guin (2004), éditions l’Atalante 2010.


Premier tome de la Chronique des Rivages de l’Ouest.


Résumé : Au nord-est des Basses-Terres citadines et industrieuses se trouvent les Basses-Terres, peuplées de clans vivant suivant des modes ancestraux, liés à la terre et se nourrissant de ses fruits. Leurs chefs se distinguent par leur don, des pouvoirs effrayants qui leur permettent d’asseoir leur autorité sur leurs domaines et de faire respecter un fragile équilibre stratégique entre les familles dominantes. Orrec est le fils de Canoc, brantor respecté de Caspromant. Jeune homme amoureux des mots (sa mère, issue des Basses-Terres, lui a appris à lire), il a choisi délibérément, un jour, de s’aveugler : en effet, il a découvert qu’il maîtrisait le don de destruction, et refuse d’en user, de peur de tuer ceux qu’il aime…

 

Incipit :  

Il avait dû se perdre pour arriver chez nous et je crains que les cuillers d’argent qu’il nous vola n’aient pas suffi à le sauver une fois qu’il eut regagné les hauts domaines. Pourtant, l’égaré, le fugitif, finit par devenir notre guide.

C’est Gry qui l’avait appelé le fugitif et ce dès son arrivée. Ele était sûre qu’il avait commis un crime terrible, un meurtre ou une trahison, et qu’il tentait d’échapper à la vengeance. Quelle autre raison aurait conduit un habitant des Basses-Terres parmi nous ? 


Autres citations


p. 21, §6 : Il était toujours très doux avec moi. Je ne redoutais aucun mal de sa part. Lui obéir était un plaisir difficile et intense, sa satisfaction ma récompense.


p. 61, §4 : Pour lui, il n’y avait pas de privilège sans obligation ; de commandement sans service ; de pouvoir – de don – sans une lourde perte de liberté.


p.87, §6 : Un silex et une lame d’acier peuvent reposer côte à côte pendant des années dans une tranquillité absolue. Mais frappez-les l’un contre l’autre et surgit une étincelle. La rébellion est instantanée, immédiate. C’est une flamme, un incendie.


p.109 : S’il m’était impossible d’apprendre à user de mon don, je pouvais au moins apprendre à ne pas m’en servir. […] Seule cette servitude m’offrirait la liberté.


p.110, §6 : « Crois-tu que s’arrêtera le vent si tu dresses un mur d’herbe devant lui, ou la mer si tu le lui ordonnes ? »


p.143, §3 : Or un cheval ne se soumet pas à notre volonté à la manière d’un chien, puisqu’il s’agit d’un animal de troupeau, et non de meute, qui préfère le consensus à la hiérarchie. Le chien accepte, le cheval consent.


p.193, §4 :  Ces vers m’allégeaient le cœur chaque fois que je les lisais. Quand je les disais, ils me possédaient et chantaient à travers moi. A la fin, j’entendis pour la première fois de ma vie ce silence qui est la plus douce récompense des artistes.

 

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