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l'Arpenteur de pages

[livre] Tous à Zanzibar : chef d’œuvre visionnaire

9 Décembre 2011 , Rédigé par Vance Publié dans #la Voie des livres

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4/5

 

 

  

Incipit : Il n’y a rien d’arbitraire ou de forcé dans le mode d’expression d’Innis. Si on le traduisait en prose perspective, non seulement faudrait-il beaucoup d’espace, mais on perdrait les intuitions, les coups de sonde à l’intérieur des modes d’interaction des formes d’organisation. Parce qu’il ressentait le besoin pressant de ce genre de pénétration, Innis a sacrifié point de vue et prestige.

 

Paru en 1968, Tous à Zanzibar fit sensation. Non seulement parce qu’il décrocha sans peine le prix Hugo l’année suivante, mais aussi parce qu’il déclencha une prise de conscience auprès des auteurs de science-fiction qui comprirent ainsi qu’il était inutile de chercher l’avenir – et les sources d’inspiration – dans les étoiles : l’anticipation, pour noire qu’elle puisse être, cynique et désespérée, est tout aussi passionnante sous ses dehors austères. A une époque où on ne parlait pas encore « cyberpunk », Brunner, s’appuyant sur une culture étendue, des articles prémonitoires et une vision aiguë du présent, a construit une œuvre pharaonique dont les thèmes sont loin d’être glamour. Car il perçoit dans ce XXIe siècle tout proche (et nous, on peut se targuer d’y être !) l’accomplissement des pires présages et des augures les plus funestes : surpopulation, multinationales, eugénisme, pollution atmosphérique, terrorisme tandis que les technologies explosent, mais dans des buts peu avouables : mass media, clonage, biotechnologie et informatique font partie du quotidien ; les programmes TV personnalisés permettent à tout un chacun de se projeter dans le monde en consommant les nombreuses drogues légales (ou non).

 

Contexte 12, p. 255 : En fait, si l’on mesure l’homme à l’aune de l’extrémisme, on est amené à conclure que l’espèce humaine elle-même n’en a plus pour très longtemps.

 

Livre univers, élaboré savamment au travers de chapitres spécifiques qui sont autant de hublots sur une dystopie complexe, multipliant les points de vue tout en insérant habilement de nombreuses citations du Lexique de la délinquescence à l’aide de néologismes malins, Tous à Zanzibar est incontestablement difficile à appréhender. Petit à petit, on finit par trouver dans les « Continuités », « Contextes » et autres « Jalons & portraits » (voir les citations ci-dessous) la mise en place d’une intrigue autour de personnages récurrents. Mais qu’on ne s’y trompe pas : les liens unissant Norman (le Noir américain, qui trahit une des préoccupations majeures de l’ouvrage – le racisme induit) et Donald (le gentil WASP affable et placide qui sera transformé, littéralement, en machine à tuer) ne sont que des à-côtés. On côtoiera des figures emblématiques tel Chad Mulligan, théoricien vaguement ethno-sociologue aux répliques acerbes et au génie désenchanté et on suivra le parcours de ces couples cherchant à enfanter légalement, ou simplement à retrouver un sens à leur vie.

 

Continuité 17, p. 401 : Nous sommes au courant de tout ce qui se passe à l’échelle de la planète, et nous n’acceptons plus que notre horizon limité circonscrive la réalité. Ce que nous retransmet la télé est bien plus réel.

 

Tout y passe, même si la religion semble le parent pauvre du roman : politique, sexe, science et économie occupent les pensées de chacun tandis que la connaissance régit le monde. En possédant l’ordinateur le plus puissant de la planète, la G.T. domine les débats, échafaude et extrapole plus vite et de manière plus viable que les autres puissances : Shalmaneser, sorte de dieu enchaîné, en arrive ainsi à cautionner et valider chacun des actes les plus importants des sociétés, chaque projet, chaque hypothèse.

 

Contexte 2, pp. 26-27 : Comme une espèce vivante, les automobiles s’éteignirent lorsque leur environnement fut saturé de leurs déjections.

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Un constat amer et effrayant, parfois passionnant mais si dense et complexe qu’il parvient à nous perdre en route. La technique narrative très sûre de Brunner, comparable aux déconstructions à la Dos Passos, se pare d’une ironie constante et jouit d’une acuité étonnante. Car s’il est loin d’avoir vu juste dans certains domaines (comment, rétrospectivement, pouvait-on prévoir le « boom » de l’informatique ?), il est effarant de justesse dans son analyse des rapports de force Est/Ouest, des travers de la société de consommation, du paradoxe entre le développement des moyens de communication et l’aride atrophie des rapports humains et même des questions éthiques liées à l’expérimentation génétique.

 

Jalons & portraits 6, p. 132 :  Les hommes se trompaient eux-mêmes en prétendant que la haine était un sentiment qui s’apprenait. La haine du rival, de l’intrus, du mâle plus puissant ou de la femelle plus féconde était une donnée implicite de la structure psychologique de l’humanité.

 

Toujours impressionnant, indispensable à toute bibliothèque. Les amateurs de SF ont tendance à lier cet ouvrage à trois autres romans du même auteur (l’Orbite déchiquetée, le Troupeau aveugle et Sur l’onde de choc), constituant ainsi une « Tétralogie noire » qui est sans aucun doute le sommet de la carrière de cet écrivain hors norme – à la suite de problèmes de santé, John Brunner n’a en effet plus produit d’œuvres de cet acabit par la suite.

 

Le monde en marche 13, p. 233 : EXPLOSION DEMOGRAPHIQUE : Evénement unique de l’Histoire humaine. C’est arrivé hier, et tout le monde dit que c’est pour demain.

 

Lu en lecture commune avec Cachou, Julien & Lael, dont vous pouvez lire les critiques en cliquant sur leur nom.

 


 

Un roman de John Brunner (1968) traduit par Didier Pemerle, éditions J’Ai Lu 1980 (2 volumes).

 

Zanzibar-1.jpgRésumé : Au XXIe siècle, le monde surpeuplé doit faire face aux problèmes prévus dès la seconde moitié du siècle précédent. Des nations se sont alliées et l’équilibre géopolitique demeure précaire : à l’Est comme à l’Ouest, des puissances émergentes menacent l’ordre mondial, tandis que l’Afrique cherche une unité utopique sous le parrainage paternaliste des anciennes puissances coloniales. La General Technics, entreprise toute-puissante jouissant de la puissance de calcul de Shalmaneser, l’ordinateur géant, cherche à augmenter encore ses profits en misant sur l’exploitation de gigantesques gisements sous-marins ; mais il lui fait pour cela obtenir une tête de pont africaine viable. Et le Béninia, petit Etat indépendant, semble convenir. Norman House est chargé d’étudier le projet, tandis que son colocataire Donald Rogan, synthéticien, se voit recruter pour devenir agent secret infiltré au Yatakang, afin d’y découvrir ce que trame ce professeur qu’on dit capable de créer des surhommes. Et autour d’eux, le monde s’agite sous les actes terroristes et les agressions gratuites tandis que les programmes TV personnalisés modèlent l’opinion et que le bien le plus précieux s’avère désormais être son patrimoine génétique…

 

Citations du tome 1


le Monde en marche 1 , p. 14 : « Nous faisons immédiatement ce qui est difficile. Pour ce qui est impossible, nous mettons un peu plus de temps. » Première version de la devise de General Technics.

 

Continuité 3, p. 68 : Ce que mon éducation a fait de moi, c’est une excellente machine à passer les examens. Je serai bien incapable d’être original en quoi que ce soit en dehors de ma spécialité.

 

Continuité 3, p. 70 : On n’a pas besoin de tout savoir. On n’a besoin que de savoir où trouver ce qu’on cherche quand on en a besoin.

 

Jalons & portraits 4, p. 82 : Il n’était rien, ou presque, qui fût plus déprimant pour l’ego d’un pauvre type que de lui montrer combien ses tissus érogènes s’intéressaient peu à lui.

 

Continuité 4, p. 94 : On y est, au bord du précipice où même le poids de nos enfants nous rend intolérable la pression de l ‘humanité en général.

 

Contexte 5, p. 99 : Tu es une bête de meute, le chien aussi. Tu es un animal territorial, le chien aussi. Il est parfaitement anecdotique que nous délimitions nos domaines ou nos territoires avec des murs plutôt qu’avec de l’urine. 

 

Contexte 5, p. 103 : Les objets que nous possédons n’ont pas été fabriqués par nous-mêmes (à moins que nous n’ayons un fort talent créateur), mais industriellement et en série. On nous pousse à changer ces objets tous les quatre matins, introduisant la versatilité dans ce coin de notre vie où nous avons le plus besoin de stabilité. Si tu en as les moyens, tu vas t’acheter des antiquités, et tu les aimes, non pas en connaisseur, mais comme un téléphone branché sur le passé.

 

Le Monde en marche 4, p. 127 : Nous ne nous contentons pas de notre liberté. Nous ne serons véritablement libres que lorsque le monde entier fera sienne, avec franchise et sincérité, noter revendication à la liberté.

 

Continuité 6, p. 142-143 : Nous nous sommes tounjours moins préoccupés des droits des gens que du droit de propriété, dans ce pays.

 

Pour un homme qui meurt de faim, « liberté » signifie « bol de riz » - ou bien, s’il a une imagination particulièrement développée : « un bon bœuf  pour tirer la charrue».

 

Contexte 8, p. 163 : Comment susciter la haine du propriétaire foncier absentéiste ou du fonctionnaire corrompu quand la plus hauite ambition du peuple est d’être les deux à la fois ?

 

Jalons & portraits 8, p. 184 : Une des techniques habituelles pour casser un homme et en faire un soldat est de lui enlever l’idée que la vie est bonne à vivre, même par le type qui est à l’autre bout du fusil.

 

Le Monde en marche 8, p. 294 : C’est plus qu’un passe-temps, c’est une nécessité fondamentale pour l’homme moderne. Ca répond à un besoin psychologique essentiel. Si tu n’as pas la conviction qu’au besoin, tu es capable de tuer, et de préférence, à mains nues, ceux qui se mettent en travers de ton chemin, la pression de tous ces gens t’écrasera.

 

Le Monde en marche 8, p. 299 : On se demande comment nos ancêtres ont pu perpétuer cette saleté de race puisque chaque fois qu’ils avaient envie de faire l’amour, ils fallaient qu’ils se déshabillent pendant une heure.

 

Continuité 13, p. 322 : La fonction que les enfants remplissent auprès de leurs parents : une extension temporelle de l’influence de l’individu sur son environnement. Les enfants sont la conduite, la ligne qui mène au futur posthume. Comme les livres, les œuvres d’art, la gloire et autres entreprises semblables.

 

Citations du tome 2

 

Contexte 17, p. 42 : Les moyens techniques existent, qui peuvent rendre toute ces choses possibles mais nous sommes tellement fauchés, à l‘échelle de la planète, que vous n’avez pratiquement rien chez vous que votre grand-père ne puisse reconnaître et dont il ne sache pas se servir qans qu’on lui dise comment, et, ce qu’il y a d’encore plus fort, c’est que, probablement, il se plaindrait de l’odeur des ordures qui pourrissent au milieu de la rue. Et il pourrait même se plaindre de votre odeur parce qu’à son époque, l’eau était moins chère et il pouvait prendre autant de douches et même de bains qu’il en avait envie.

 

Continuité 24, p. 126 : La race humaine entière semblait provisoirement unie dans un rêve merveilleux : l’espoir que la prochaine génération offerte à la Terre maternelle serait immaculée, saine et sensée, capable de réparer les injures des générations précédentes.

 

Continuité 25, p. 136 : Cela coûte cher d’être pauvre.

 

Contexte 21, p. 143 : T’es-tu jamais demandé ce que ressent un médecin face à une maladie qu’il ne peut traiter et dont il sait qu’elle est si contagieuse qu’il risque de l’attraper des patients qu’il ne peut secourir ?

 

Jalons & portrait 22, p. 234 : Elle qui était riche au point de s’acheter un pays entier, elle ne supportait pas l’idée de ne pouvoir s’acheter une santé.

 

Continuité 34, p. 275 : L’homme est un animal sauvage, et il ne faut jamais le laisser sans muselière.

 

Continuité 35, p. 283 : Ce dont le pays a besoin ce n’est pas de meilleurs enfants, mais de meilleurs adultes qui pourraient mieux élever leurs enfants.

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