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l'Arpenteur de pages

[comics] Supergod : les créateurs de dieux sont des dealers

27 Décembre 2011 , Rédigé par Vance Publié dans #le Sentier des Comics

Supergod-00.jpg 3,5/5

Dernier volet de la trilogie sur les surhommes de Warren Ellis, celui-ci est le plus ambitieux et le plus dévastateur, sans pour autant n'être qu'une succession d'affrontements ravageurs. Après un Black Summer fascinant et démonstratif et un No Hero moins subversif mais jubilatoire, voici notre auteur en pleine conclusion sur ses thèmes récurrents, une conclusion aux répercussions planétaires, voire même cosmiques. Etendant son champ d’action comme son champ de réflexion, il se livre à une sorte d’auto-analyse par le biais de ce scientifique/narrateur qui s’emploie, dans une ville de Londres dévastée, au bord d’une Tamise jonchée de cadavres flottants, à enregistrer pour un collègue américain un témoignage ironique mais lucide à propos du plus grand projet humain depuis la Bombe : le Surhomme.


Au gré des cinq chapitres parfaitement coordonnés, uniquement interrompu par quelques aléas dans sa survie, et des soucis de mémoire, le professeur britannique raconte ainsi comment les Anglais réussirent à aller dans l’espace bien avant Russes et Américains, dans le plus grand secret et avec des ambitions rappelant l’uchronie de Ministère de l’espace. Les astronautes qui vécurent cette expérience n’en revinrent pas indemnes : en 1955, le Royaume-Uni s’était doté, dans des circonstances rappelant furieusement la naissance des 4 Fantastiques, d’une créature toute-puissante. Plus qu’un surhomme : un dieu parmi les hommes.

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Or, cette course à l’armement, à l’énergie nucléaire ou à l’espace fut bien vite éclipsée par une course au superpouvoir. Là encore, l’ironie avec laquelle notre narrateur démontre les faiblesses des services secrets américains (constamment en retard d’une génération) permet de dresser un portrait cinglant des forces en présence. Ellis évite le jugement de valeur : tous les Etats qui se sont lancés dans cette quête effrénée perdront, d’une manière ou d’une autre, le contrôle sur l’entité qu’ils ont créée : certaines sont des réacteurs nucléaires ambulants, d’autres manipulent la matière par la pensée, d’autres encore communiquent par le biais de spores extraterrestres ou sont dotées d’une technologie puisant son énergie dans les liaisons interatomiques…  Si certains de ces êtres rappellent, de loin, quelques-uns de nos super-héros préférés (le premier super-héros russe est doté d’une armure entre Iron Man et Titanium Man, le super-soldat américain étant plus proche du Hypérion de Straczynski – voir la série Supreme Power), on est plus proche des divinités cosmiques ou des dieux du panthéon : d’un geste, d’une pensée, ils peuvent rayer un pays de la carte, et les conséquences se chiffrent en millions de morts.


On est loin, on le voit, de la base du programme « Super-Soldat » qui a donné un Captain America chez Marvel : ici, les hommes créent des dieux, en espérant (priant ?) que ces derniers répondent à leurs attentes. On quitte donc le mythe de Frankenstein pour approcher des préoccupations éthiques encore plus vastes : le surhomme, ce n’est rien d’autre qu’un avatar divin né pour accomplir un destin supérieur. Mais comment (c’est d’ailleurs le sujet d’un des dialogues du comic-book) des êtres humains aussi peu enclins à l’altruisme peuvent-ils espérer engendrer un Messie prêt à se sacrifier pour eux ? De fait, cette course au pouvoir, même transcendée par un concept divin, dissimule mal le besoin de générer une divinité capable d’expliquer, et donc de corriger, les problèmes affligeant l’Humanité. La religion étant l’opium du peuple, quand on a les moyens de se créer le dieu qu’on veut, on devient un dealer de culte.

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Seulement, à trop fricoter avec des puissances mal maîtrisées, à trop chercher à briser les contingences physiques du continuum, on ne récolte que ce qu’on sème. Quand Hulk affronte Thor, la Terre tremble : imaginez l’effet que peut produire des chocs cataclysmiques entre dieux ! Ceux qui désiraient des combats dévastateurs en seront pour leurs frais : Ellis et Gastonny visent plus haut, et ne nous serviront que quelques planches se raccordant aux histoires de super-héros classiques. Le reste est un regard désabusé sur les conséquences apocalyptiques des ambitions humaines : une démonstration qui fait froid dans le dos, bourrée comme toujours de références implacables.


Fascinant et déprimant en même temps, peut-être parfois un peu pompeux, mais d'une intelligence rare.

 



 

Un comic-book en 5 chapitres de Warren Ellis (2011), dessiné par Garrie Glastonny, collection « Milady Graphics » éditions Bragelonne (2011).  


Synopsis : Les nations les plus puissantes ont toujours cherché à créer un surhomme, à la fois super-soldat et messie d'un avenir plus radieux.

Les Britanniques furent les premiers, en secret, après une conquête de l'espace qu'ils gagnèrent sans que personne ne le sache. Caché dans un bunker, vit désormais leur nouveau dieu. Mais l'Inde comme les Etats-Unis, la Russie, l'Iraq ou la Chine ont développé des programmes similaires : seulement, à force de jouer avec des puissances qui les dépassent, les hommes ont créé des dieux. Et ces derniers ne sont pas forcément prêts à répondre à l’attente de leurs concepteurs...

 

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