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l'Arpenteur de pages

[roman] Glissement de temps sur Mars : mineur ?

4 Août 2013 , Rédigé par Vance Publié dans #la Voie des livres, #SF, #Philip K. Dick

Le premier tiers de l’ouvrage est clairement une lente exposition, avec des chapitres consacrés exclusivement aux différents protagonistes d’une histoire dont on perçoit mal, au départ, le fil rouge. Ce n’est pas la première fois que Dick échafaude son intrigue en imbriquant les péripéties survenues à des personnages a priori sans rapport entre eux. Cependant, ici, ce qui étonne, c’est la lenteur du procédé : l’auteur prend clairement son temps pour nous présenter la famille de Jack le réparateur toujours en déplacement, sa femme qui trompe son ennui dans l’absorption continue de barbituriques, son père qui arrive de la Terre pour annoncer qu’il est sur une affaire en or, leur voisin qui s’adonne au marché noir en important des produits de luxe, Arnie Kott, le tout puissant Compagnon suprême des Travailleurs des eaux qui cherche à augmenter son influence sur la planète rouge, sa femme qui se lance des défis de suffragette, un médecin mal dans sa peau qui s’approprie les théories de ses confrères sur la perception du temps par les schizophrènes… D’autres « seconds rôles » apparaissent de temps en temps et se dessine ainsi un univers assez glauque avec Mars en fausse destination de rêve sur laquelle les colons de la première heure végètent sans espoir d’avenir au milieu des rares survivants de la population indigène tandis que la Terre surpeuplée cherche d’autres moyens pour y attirer de nouveaux pigeons.

Dans sa passion, un homme guidé par la colère peut trébucher sur la vérité.

Sur Mars, l’eau est précieuse par-dessus tout, son exploitation et sa distribution focalisent l’attention. Les conditions ne sont pas fameuses, mais tout de même supérieures à celles décrites dans le Dieu venu du Centaure, un peu comme si on se situait quelques décennies plus tard, avec des cités édifiées grâce à l’influence et les fonds des anciennes nations terrestres, sous une tutelle discutable de l’O.N.U. ; on y privilégie les déplacements en hélicoptère et on y parque les enfants « déviants » qui n’entrent pas dans le moule de la normalité : attardés, paranoïaques, autistes et autres schizos sont placés dans un centre spécialisé, à l’écart, comme pour nier les erreurs génétiques dont ils sont le fruit.

Sans être passionnante, cette lente description d’un univers triste surprend par sa linéarité et son manque d’enjeux : on attend l’élément qui reliera toutes ces lignes de vie et leur donnera un sens dans une intrigue plus conséquente que la dégradation d’un système condamné. Survient alors le projet d’Arnie Kott, d’une trivialité confondante, mais qui s’évertue à anticiper un gigantesque projet foncier : ambitieux, égocentrique, despotique mais malin, le personnage constitue un excellent bad guy équivoque, parfait contrepoint d’un Jack Bohlen trop gentil, serviable et autodestructeur. L’irruption de la maîtresse d’Arnie qui finit par s’enticher de Jack offre le prétexte à un pernicieux triangle amoureux dont on ne voit pas non plus, tout de suite, l’utilité.

Pour échapper à cette vision terrifiante, il se réfugie dans des jours meilleurs, à l'intérieur du corps de sa mère, là où il n'y a personne d'autre que lui, où il n'y a ni changement de temps ni souffrance. La vie utérine. Il se blottit là, dans le seul bonheur qu'il ait jamais connu, Monsieur. Et il refuse de quitter cet endroit de douceur.

Puis survient LE moment, une rencontre entre ces trois-là et le jeune Manfred. Et la réalité bascule, avec le récit. De perceptions illusoires en réitérations subjectives, le destin de chacun se fissure, se fragmente et finit par s’amalgamer autour de la seule volonté de Manfred qui, d’objet de convoitises devient le manipulateur malgré lui. Rien de messianique néanmoins, ou d’apocalyptique : l’interprétation d’Héliogabale, le truculent majordome bleek (c'est-à-dire Martien d’origine) d’Arnie, permet de comprendre assez aisément les tenants et aboutissants de ces réalités qui s’entrechoquent, de ces points de vue qui remodèlent le réel, altérant les sensations, masquant des événements et en soulignant d’autres.

Pas de conflit interplanétaire à l’horizon, pas d’Armageddon même si l’avenir d’une planète risque de se jouer sur la simple volonté d’un gamin qui ne veut plus se voir mourir. Les habitués des lectures dickiennes, pourtant rompus aux « glissements de temps » et aux réalités déphasées, seront forcément décontenancés par la structure de l’ouvrage qui, malgré quelques signes avant-coureurs (des réminiscences schizophrènes de Jack), concentre sa rupture dans le réel sur le dernier quart, avant une fin également déroutante. Beaucoup d’anthologistes et de spécialistes de l’œuvre du grand écrivain font de ce roman un ouvrage mineur, et je peux les comprendre : les enjeux et les répercussions sont loin de la portée d’un Ubik, d’un Maître du Haut-château, d’un Dieu venu du Centaure ou même d’un En attendant l’année dernière. Pourtant, ce livre procure un plaisir inhabituel, surprenant par l’aisance avec laquelle on partage les visions de cet univers riche de possibilités, quoique profondément pessimiste. Cette édition propose en outre en postface une étude très pointue sur l’importance de Mars dans la littérature dickienne, par Marcel Thaon : fascinant mais assez obscur, s’intéressant davantage à la psyché de l’écrivain qu’aux thèmes soulevés.

La vérité amuse toujours l'ignorant.

Malgré quelques facilités (notamment dans l’utilisation des Bleeks comme deus ex machina) et longueurs, ce livre s’avère par sa structure et les thèmes abordés une fort judicieuse entrée en matière pour qui veut s’essayer à l’œuvre de Philip K. Dick ; moins passionnant, bouleversant ou profond que ses chefs-d’œuvre, il est souvent plus agréable à lire.

Ma note (sur 5) :

4


Titre original

Martian Time-Slip

Auteurs

Philip K. Dick

Format

poche, broché

Editeur

Presses Pocket 1986

Collection

Science-fiction

Edition originale

Ballantine Books 1964

Traducteur

Henry-Luc Planchat

   

Pages

318

 

Synopsis : Jack Bohlen est réparateur sur Mars. Le boulot est précieux et paie bien, car la matière première manque cruellement sur la planète rouge dont la colonisation piétine face aux conditions exigeantes. Certains parviennent à tirer leur épingle du jeu, comme Arnie Kott, puissant directeur du Syndicat des Travailleurs des Eaux, qui voit en Manfred, un enfant autiste, un moyen de gagner davantage de pouvoir et d’argent : en effet, d’après le Dr Glaub, cet enfant souffre d’un trouble de la perception du temps ; capable de voir sa propre mort future, il se réfugie dans le passé. Une aubaine pour Arnie qui pourrait ainsi anticiper sur ces actes de vente massive de biens immobiliers. Mais il lui faut parvenir à communiquer avec Manfred : il décide alors d’engager Jack pour élaborer un système adéquat. Qui mieux en effet que ce réparateur, ancien schizophrène, pour y arriver ?

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Cachou 07/08/2013 09:02

Beaucoup aimé, comme tu le sais. Pas un mineur pour moi parce que je le trouve vraiment intrigant comme roman. Je me souviens encore d'un passage sur les profs robots qui m'avait marquée.

Vance 08/08/2013 10:40

Effectivement, d'ailleurs il y a une critique très vive contre l'enseignement, sous le point de vue de Jack qui a souffert de ne pas être "normal" ; l'épisode pendant lequel il recherche Manfred dans l'école en recueillant les témoignages des profs robots perturbés par le passage de l'autiste est très troublant.